Artistiques ou pas artistiques, érotiques ou pas érotiques ? Suite de notre incursion dans le monde du strip-tease avec un retour en images sur quelques effeuillages.
Etape n°1 : un petit bar à concerts de type chaleureux (Le Zèbre de Belleville)
Tout commence à l’été 2005. A priori, quand on travaille pour Télérama, on n’est pas plus prédisposée que ça à écumer les coulisses du strip-tease. Mais cet été là, le festival Paris quartier d’été fait venir le Cabaret New Burlesque, soit de dignes représentantes d’un mouvement instauré par des femmes à gouaille dans les Etats-Unis des années 90. « Kitten on the keys », « Dirty Martini »… Celles-ci chantent, s’effeuillent, flirtent avec le one-woman show au fil d’une succession de numéros. Tenues sexy-yankee, malice féminine voire néo-féministe, éventail de corps du plus fluet au plus plantureux… Le cabaret est réjouissant, parfois touchant. Et exotique. Sous les soutiens-gorges qui valsent sur scène, on trouve presque invariablement les « nippies », choses à pompons fixées sur les tétons de ces dames, et appelées à tournoyer par le truchement de chorégraphies mammaires très spécifiques. Joyeusement burlesque.
http://www.myspace.com/newburlesque
Etape n°2 : Un théâtre au cœur de l’institution (le Quartz de Brest, la Grande Halle de la Villette…)
En 2006, il semblerait que l’effeuillage titille sensiblement un certain microcosme artistique (et, de fait, les curiosités journalistiques). Dirk Pauwels, de la maison de Production néerlandaise Victoria, friande d’expériences transgenres, propose à sept chorégraphes de revisiter un strip-tease avec des professionnelles de la profession. Alain Platel, Vera Mantero, Wim Vandekeybus, Caterina Sagna, Johanne Saunier, Claudia Triozzi, et le metteur en scène Eric de Volder, s’y attellent. Espoir : on se dit que cet art du dévoilement pourrait bien revêtir une séduisante voire métaphysique dimension, débarrassé des clichés qui collent au genre. Déception : d’accord, les sept strip-teases de ce Nightshade/Belladone sont plus lents que la moyenne, et esthétiquement léchés. Platel remporte la palme avec un très beau numéro, isolant à l’aide de mouvements de rideaux les jambes et autres parties du corps de sa performeuse-geisha ; et Caterina Sagna se démarque en évoquant, avec une fluette jeune fille aux airs appeurés couchée sur le sol, le viol d’une intimité. Mais globalement, les caricatures ont la peau dure…
http://www.victoria.be
Etape 3 : un noble lieu public (La cour du Palais royal)
Eté 2007, c’est encore un coup du festival Paris quartier d’été, complice du chorégraphe Découfflé. Celui-ci se prend au jeu d’une certaine Blanche Alix (émule made in France de l’effeuillage transformiste, outrancier, parodique), et de quelques autres héritier(e)s du New Burlesque américain. Le résultat s’appelle Cœurs croisés et l’on y croise une Betty Boop haute comme trois pommes, un grand type en costume de squelette… Et encore, vahinées, icônes SM ou transformistes, danseurs de salons, nains, lapins géants, pin-ups et matrones ouvreuses. N’y a-t-il point de salut pour le strip-tease hors des icônes guignolesques et clichés ès « sexy », demande-t-on à Philippe Découfflé un an plus tard ? Un strip-tease dont l’héroïne serait plus girl next door que bimbo, pseudo femme fatale ou phénomène burlesque, et dévoilerait une part de vulnérabilité, par exemple ? « Bonne idée, je vais peut-être essayer », rétorque en riant le chorégraphe qui ne compte pas s’arrêter là en matière d’expérience strip-teaseuse.
www.cie-dca.com
Etape n°4 : un lieu d’accueil de performances contemporaines (la maison de la Villette)
Décembre 2007. Dans la programmation du festival 100 Dessus-Dessous, dédié au théâtre pluridisciplinaire et plutôt minimaliste, Miss Marion. Soit Marion Boucard, attachée de presse pour Vivienne Westwood dans le civil. Miss Marion la joue glamour et rétro, sur un genre qu’elle a baptisé « slow-burlesque ». Elle n’est pas taille mannequin, mais sensuelle et bien faite. Elle descend avec grâce et classe l’escalier de la mezzanine métallique plantée dans l’octogonale maison de la Villette avant de s’effeuiller. Jeux de regards… Sauf que, depuis le public, composé en grande partie d’initiés qui cultivent un air pensif et revenu de tout, notre cœur balance. Pour ne pas dire qu’il peine à s’emballer. Ce n’est pas encore cette fois là que l’on vibrera vraiment devant un effeuillage… Et si « l’alibi culturel » du lieu nous ôtait toute capacité à être ému, troublé, émoustillé ? Pas pour Miss Marion. La performeuse s’est retirée des circuits spectaculaires où sa fragilité, dit-elle, n’était pas perçue. Mais elle tente une reconversion… du côté des lieux d’art contemporain.
http://missmarion.fr/
Etape n°5 : un haut-lieu de lap-dance parisien (le Pink Paradise)
Dans la presse (Le Monde compris), cet endroit-là est considéré comme un temple du « porno-chic ». Dès l’entrée, soit un long couloir tapissé de moquette léopard, l’endroit nous paraît plutôt « bimbo-choc ». Comme les filles, qui strippent autour de barres métalliques verticales en trois minutes chrono ou presque, quand elles ne se livrent pas au même exercice (moyennant supplément financier) sur les genoux de trentenaires cols blancs. Le panel de « danseuses » va de l’asiatique filiforme à la blonde très siliconée, et toutes semblent se déhancher en pilote automatique, gestuelle aussi formatée que dans un clip de R’n‘B. Pas bien gai, en somme, même si ce haut-lieu de l’enterrement de vie de garçon s’avère plus tristement hypnotique que glauque. Le public ? Des (jeunes) gens qui semblent aussi « bien sous tous rapports » que visiblement étrangers aux interrogations existentielles et grands horizons du désir. L’un d’entre eux briefe gentiment ses camarades venus à la sortie d’un séminaire professionnel : attention, les filles sont des business women, très douées pour vous vider le portefeuille à coups de lap-dance individuelle. « Pour le même prix, précise-t-il, en Espagne, on fait l’acte. »
www.pinkparadise.fr
Etape n°6 : un lieu historique du strip-tease (le Crazy-Horse)
C’est LE lieu où le strip-tease à l’américaine a conquis Paris, en 1951. “LE lieu où l’on trouve les meilleures danseuses du monde”, nous avait assuré Philippe Verrièle, critique danse et auteur de La Muse de mauvaise réputation – danse et érotisme (éd. La Musardine). Ah bon ? « Vous avez déjà vu ailleurs 14 danseuses sur une scène de sept mètres d’ouverture et trois mètres de profondeur ?» Précisons qu’au Crazy Horse en 2008, le strip-tease à proprement parler est devenu une activité résiduelle. On y pratique plutôt la parade (chorégraphiée) de beautés plastiques jumelles – et parfaitement assorties aux canons de l’époque. Alors au final, c’est kitsch, c’est suranné, c’est presque bon enfant, et le champagne qui va avec finit par faire son petit effet. Mais il faut bien avouer que le numéro le plus applaudi s’avère être… le duo de claquettes de deux hommes en costume.
http://www.lecrazyhorseparis.com/
Etape n°7 : Les clubs de Pigalle
Pigalle. La voilà, la référence la plus populaire du strip-tease made in France, celle que Crazy-Horse comme Pink Paradise veulent exorciser d’un vade retro, la raison pour laquelle ils emploient le terme « strip-teaseuse » du bout des lèvres. Dans le quartier, on a le choix entre les supermarchés du sexe de type « sexodrome », où des hotesses qui semblent droit sorties d’un film porno du 21e siècle affirment que le strip-tease est ici bien plus « intéressant » qu’ailleurs (on fera l’impasse), et les bouis-bouis bien sombres, qui suintent la solitude. Des filles moins stéréotypées, souvent étudiantes dans le civil, se succèdent entre la scène et le dessus du bar. On trouve dans leur maladresse quelque chose de touchant mais… l’odeur de la solitude et d’une certaine nécessité financière a là un arrière-goût un peu amer…
Etape n° 8 : Un bar de Montmartre (Le Soleil de la Butte)
« C’est frais, c’est con, c’est tout ce que j’aime », a soufflé Philippe Découfflé, dans l’assistance. On vient de retrouver une partie de sa dream team de comiques strippeurs dans un « nano-cabaret » de leur invention. Blanche Alix a sorti le grand jeu de la dentelle en Madame Loyal narquoise, l’homme squelette ôte sa panoplie d’os, Betty Boop chante (faux mais drôle), et le public se gondole. Sympathique.
http://www.myspace.com/nanocabaret
Bilan du voyage… et strip-tease du futur ?
Mais alors, va-t-il falloir se résoudre, en 2008, à ne ranger le strip-tease scénique que dans une case réservée au burlesque, aux armées de filiformes playmobils (au féminin) et superbimbos, ou aux modèles de glamour ou de rétro (telles que la très people Dita Von Tesse) ? Le marché – plus récent – du strip-tease masculin, qui semble inexistant hors des bandes de gogo boys body-huilés-buildés ne nous donne pas beaucoup d’espoir. Mais sur la piste d’un effeuillage redoré de trouble, voici qu’apparaît Naema Boudoumi, comédienne et étudiante en ethno-scénologie qui, après un mémoire sur Rita Renoir, légendaire « tragédienne du strip-tease » des années 50, monte en guise de thèse un spectacle de strip-tease sur des textes de Pierre Louÿs, auteur de la fin du XIXe siècle connu pour son théâtre érotique. Peut-être une chance de retrouver la grâce de ce fameux instant furtif, où l’effeuilleuse, sitôt son intimité dévoilée, la refuse au regard et disparaît en coulisses ? A suivre…




















