Le strip-tease, un effeuillage devenu bien sage
Acte à vocation artistique, spectacle de critique sociale… Sous le couvert de l’alibi culturel, le strip-tease a perdu un peu de son aura érotique. Notre journaliste est partie à la découverte du monde de l’effeuillage. On vous en dévoile un peu plus à 18 heures avec la deuxième partie de ce reportage.
1965, Marguerite Duras interviewe une certaine Lolo Pigalle pour les spectateurs de l’ORTF.
« – C’est un vrai travail, le strip-tease ?
- Oui, c’est un vrai travail parce que s’il est bien fait, c’est quand même artistique. »
Un demi-siècle après l’interview durassienne, le « vrai travail » du strip-tease est volontiers occulté au profit de « l’artistique ». Le terme même de strip-tease est récusé, jusqu’au Crazy Horse, lieu historique de l’effeuillage. Aujourd’hui, ses beautés plastiques paradent en petite tenue plus qu’elles ne se dénudent, et doivent être appelées danseuses. On y nie tout lien de parenté avec les lap dance modernes (où les filles se déshabillent lascivement sur les genoux des clients), lesquels lap dance tiennent aussi à distinguer leurs danseuses des strippeuses de Pigalle (ou assimilées)… Et ainsi de suite. La course au supplément d’acte artistique – gage de vertu – est sans fin, et toujours d’actualité.
A contrario, dans le milieu des théâtres et festivals « respectables », on se pique très régulièrement, ces dernières années, de revisiter le mythique strip-tease. Avec plus ou moins de bonheur et sans véritable trouble apparent. Ainsi, en 2006, la maison de production néerlandaise Victoria commande à sept chorégraphes de renom un numéro de strip-tease avec de vraies professionnelles, pour créer le spectacle Nightshade. Wim Vandekeybus, Claudia Triozzi, Caterina Sagna, Vera Mantero, Alain Platel, entre autres, se lancent sans hésiter, les journalistes accourent, le public afflue et applaudit consciencieusement. Mais rien de révolutionnaire dans l’opération, si sophistiquée puisse-t-elle être sur le plan esthétique. La figure de la femme fatale est là, comme celle de la bimbo aux attributs ad hoc, ou de l’interprète toute en rondeurs de burlesque nouveau (1). Rien de bouleversant non plus. L’émoi se fait désirer. Faut-il en conclure que nos artistes avec un grand A rhabillent le strip-tease en le chargeant d’atours culturels ?
Dans son Histoire et sociologie du strip-tease, publié en 1969, Jean Charvil fournit la définition du Petit Larousse : « N.m. (de l’anglais to strip, déshabiller, et to tease, agacer). Déshabillage suggestif exécuté en public sur une musique de fond ou de danse. » Le Petit Robert de 1996 évoque, quant à lui, un « spectacle de cabaret au cours duquel une femme, ou parfois un homme, se déshabille progressivement en musique ». Où est donc passé le « suggestif », fauteur de troubles ?
Avant même d’être baptisé strip-tease, l’effeuillage a entretenu avec le monde de l’art des liens étroits et ambigus, à la je t’aime/moi non plus. Selon ses (rares) théoriciens, le spectacle du déshabillage prendrait racine dans la Grèce antique, du côté d’Aristophane et de ses burlettas, spectacles satyriques dans lesquels se miment en dansant les plaisirs de l’amour ; ou encore chez Plaute avec ses tableaux de « Nudatio Mimorum », où les comédien(ne)s se dénudent pour parodier l’accouplement. Plus tard, l’effeuillage sera l’un des éléments de critique sociale dans la comedia dell’arte. A la fin du XVIIIe siècle, il devient un spectacle en soi, suivant deux trajectoires à peu près parallèles de part et d’autre de l’Atlantique.
Là-bas, on consacre les déhanchements burlesques et épanchements populaires, vraisemblablement nés dans les saloons de la Ruée vers l’or ; Ici, on badine avec le dévoilement, amorcé en 1894 par le spectacle Le Coucher d’Yvette, soit trente minutes d’épluchage de jupons, culottes et corsets. Les scénarios de l’effeuillage vont fleurir jusqu’à la fin des années 50, entrant et sortant des théâtres et cafés-concerts au gré des modes et des interdictions, contournées avec fougue. « Neuvième art » aux muses louées par nombre d’artistes et intellectuels parisiens, « strip-tease » défendu comme typiquement américain en période de maccarthysme (et importé en 1951 par Alain Bernardin, fondateur du Crazy Horse), l’effeuillage sera, des deux côtés de l’Océan, victime de l’engouement qu’il suscite. Les foires et boîtes de nuit le récupèrent, et, par souci de rentabilité, réduisent le champ de sa dramaturgie à son plus simple appareil. Le topless généralisé fait son apparition dans les années 60, le disco (pas franchement lascif) le colonise puis la vogue lap dance l’individualise dans les années 90, lui conférant une image plus bimbo choc que porno chic.
Le corps dévoilé est lui aussi soumis aux lois et formatages du marché. Ce qui harponne alors le spectateur se résume bien souvent à l’abondance de plastique disponible. Reste un boulevard, pour tous ceux qui n’ont jamais tant frissonné qu’en regardant Rita Hayworth se défaire de ses longs gants noirs dans le film Gilda ; ou pour les nostalgiques de cet instant furtif, où l’effeuilleuse, sitôt son intimité dévoilée, la refuse au regard et disparaît en coulisses, auréolée de soufre.
« Déshabillez-vous en pleine rue et voyez ce qui se passe,
déshabillez-vous sur une scène et vous recevrez de l’argent »
Pas étonnant, donc, que les artistes contemporains prétendent s’emparer du strip-tease pour en interroger les codes. Mais peut-on impunément jouer avec un objet si fantasmatique qu’il touche à nos pudeurs et affinités les plus personnelles et les moins admises ? Car, malgré le déferlement des images de chairs offertes sur les mille et un écrans de nos quotidiens, le strip-tease a gardé un parfum sulfureux. « Déshabillez-vous en pleine rue et voyez ce qui se passe, déshabillez-vous sur une scène et vous recevrez de l’argent », énonce Philippe Verrièle, critique de danse et auteur de La Muse de mauvaise réputation, Danse et érotisme (éd. La Musardine). La nudité, bien sûr, a largement droit de cité dans les spectacles chorégraphiques. Mais Verrièle nous met au défi d’en trouver ne serait-ce qu’une quinzaine qui aurait à voir avec l’érotisme. Pas de doute, sur les scènes du théâtre public, le corps est désexualisé plus souvent qu’à son tour.
Philippe Découflé fait partie des chorégraphes qui sont titillés par un désir de mise à nu scénique, au propre comme au figuré. Il y a joué avec une bande de cabaretistes rompus à l’effeuillage ultraparodique. Rien à redire côté malice, quand un grand type en costume de squelette s’effeuille jusqu’à perdre « ses os ». Mais entre vahinés, icônes SM ou transformistes, danseurs de salon, nains, lapins géants, pin-up et matrones ouvreuses, leur Cœurs croisés, créé en août 2007 au festival Paris quartier d’été, tenait surtout de la guignolesque revue de clichés. Question de pudeur ? « Peut-être, répond l’intéressé, qui ne renonce pas devant les pièges de l’exercice. Avec le strip-tease, on n’est ni dans le public ni dans le privé, et ça peut très vite déraper vers le mauvais goût. Je me suis rendu compte par exemple qu’avec cette forme, quand on fait le noir dans le théâtre, on transforme le spectateur en voyeur. Il faut qu’il puisse accepter de voir et d’être vu. »
Le contexte du spectacle, justement, voilà qui peut distancier le public des performeurs-strippeurs, l’intimité étant rarement assurée dans des salles de plusieurs centaines de places. Mais est-ce que l’alibi culturel fourni par le théâtre avec un grand T ne priverait pas aussi le spectateur d’une part de transgression nécessaire ?
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Cathy Blisson
Télérama n° 3056
(1) Du « new burlesque », mouvement né aux Etats-Unis dans les années 90. D’outrancières amazones y réhabilitent une féminité joyeuse et décomplexée sans contraintes de mensurations.
A lire
« Strip-tease », Histoire et légendes, de Rémy Fuentes, éd. La Musardine, 2006.
« Histoire et sociologie du strip-tease », de Jean Charvil, éd. Planète, 1969.
“Strip-tease » dans « Mythologies », de Roland Barthes, éd. du Seuil, 1957.
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