Avertissement : ce qui est raconté ici doit être consommé avec modération. Madame est particulièrement ratoureuse.
Alain Bouchard
Le Soleil
Québec
Cabaret Beau Jeu, Chicoutimi, 1992. La danseuse recrue de 18 ans enlève finalement son soutien-gorge, morte de peur, malgré le verre de cognac conseillé par les «anciennes». Un client s’approche de la scène. Elle se sauve dans les coulisses en cachant ses seins dans ses mains.
«J’ai cru que le type grimperait sur la scène, raconte Cindy Cinnamon. J’étais perdue et effrayée. J’étais nu-pieds entre deux poteaux dont j’ignorais totalement l’usage. Je portais les bobettes et la brassière du voyage. C’est pourtant ce jour-là que je suis née.»
Celle qui se décrit désormais comme la reine de l’érotisme au Canada avait quitté son patelin de la Côte-Nord pour se venger de son concubin, une relation de quatre ans. «Il passait son temps aux danseuses, dit-elle. Et il m’humiliait en parlant de ces filles nues qui l’excitaient. Alors que j’étais une fille moche et complexée qui sentait la graisse des frites que je faisais dans un casse-croûte.»
Elle se dit un bon jour : si c’est bon pour lui, c’est bon pour moi. «Quand je lui annonce que j’allais danser nue moi aussi, il me tourne en ridicule.» Le lendemain, elle filait vers Chicoutimi dans sa Dodge Colt 1981 avec ses cliques, ses claques et les 80 $ de son compte en banque.
Elle s’arrête à une station-service et demande : y a-t-il un bar de danseuses dans le secteur? À l’entrée du Beau Jeu, elle lance au portier : tu me prends tout de suite ou tu me prends pas! Il la conduit au patron. «Vous gagnez 75 $ par jour, logée, me dit-il. Il me fait ensuite visiter ma chambre et me présente mes compagnes de travail. J’aurais eu trois seins qu’il ne l’aurait pas su! Il m’a à peine regardée.»
Elle faisait tellement d’argent qu’elle le recomptait sans cesse, pour être sûre de ne pas rêver. «J’étais riche comme Crésus et devenais le seul maître de ma vie.»
Mon mystère
Cindy Cinnamon ne veut pas dire son vrai nom — «C’est mon mystère». Elle refuse de nommer son lieu de naissance pour laisser ses parents en paix, plaide-t-elle. Comme elle refuse de me recevoir chez elle, en prétextant que sa vraie demeure est le Planet X du boulevard Jean-Talon Sud, alias Frank-Carrel.
Le Planet X est le plus grand sex shop au Québec, en plus d’abriter l’administration de 25 entreprises que possède l’ancienne danseuse nue avec son mari, Jean-Luc Audet, qui fut d’abord son réalisateur porno… sans jamais faire de porno. Les restaurants Duluth et Chez Victor sont au nombre de leurs propriétés.
C’est parmi les pénis en plastique et les strings mangeables que m’accueille la jeune femme de 34 ans, ingénue, cordiale, grimpée sur d’immenses talons hauts — elle fait tout pour étirer ses cinq pieds cinq pouces et demi — et vêtue d’un corsage satiné tout à fait conforme à sa marque de commerce. «Ce sont des vrais», dira-t-elle plus tard, le plus simplement du monde.
Cindy Cinnamon a des yeux verts pétillants. Elle est douce, attentionnée, en surface du moins. Rarement vulgaire, jamais embarrassée. Comme si montrer son corps nu n’était pas différent du métier de coiffeuse ou d’enseignante. Ce n’est pas d’abord sa sensualité qui l’a bâtie. C’est surtout sa «tête de cochon».
Quand sont arrivés les isoloirs en 1996, les fameuses danses à 10 $, la danseuse issue de l’époque tabouret où le doorman sortait les clients aux mains trop longues a décidé de prendre un virage. Elle deviendrait showgirl, le nouveau concept in des cabarets canadiens les plus branchés. La showgirl est la vedette principale de la soirée et exemptée des danses contacts.
Le serpent Spike
«Je fais le tour des agences, dit-elle. Elles me claquent la porte au nez. Trop petite. Pas blonde. Pas assez de totons. Je me fâche et crée ma propre agence.» Sous un autre nom, elle se présente au téléphone comme impresario de Cindy Cinnamon. «Non seulement on m’engage, mais on me paie trois fois le prix de quelqu’un qui n’a pas d’agent. Je suis devenue célèbre sur un mensonge!»
La nouvelle vedette parcourt le Canada avec son serpent Mr. Spike, un python de 12 pieds. «J’avais juste à être là pour paqueter la place. Les gens venaient voir la fille nue enroulée d’un serpent.» Elle ajoute les paillettes, le feu, quelques trucs de magie, elle se roule dans une piscine. Elle devient la chair la plus chère au Canada.
Elle rencontre son futur mari en 1999, avec qui elle tourne Quebec Sexy Girls. La star surgit à poil partout où il ne faut pas — devant la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré, par exemple — pendant que l’autre filme les réactions ahuries des témoins.
Puis survient le retentissant épisode des pompiers de Québec. Ceux-ci la laissent tourner des scènes de nudité dans la caserne de la rue Saint-Jean, en n’y voyant rien de scandaleux et en se rinçant bien l’œil. L’affaire est éventée par les médias. «C’était inespéré comme promotion!» lance Cindy Cinnamon. Surtout que son associé inscrit «film porno» sur une cassette où il y a seulement une fille nue sur un camion de pompiers.
En 2001, le couple ouvre un club d’échangisme près du Colisée de Québec. «Je ne suis pas échangiste moi-même, insiste-t-elle. Mais ce n’est pas la clientèle qui manque. Ça ne dérougit pas.»
La jeune retraitée du G-string est riche — c’est très payant, les fesses, admet-elle résolument. Elle fume des cigares cubains et est membre de la Chambre de commerce. Elle n’a pas d’enfant et n’en veut pas. Elle n’a pas vu ses parents depuis quatre ou cinq ans, pas plus que sa sœur unique.
«Qu’est-ce qui vous restera à 60 ans?
— Le fun, répond-elle du tac au tac. À 20 ans, on voulait me voir nue. Maintenant, on veut m’entendre habillée. C’est formidable!»
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